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Puberté précoce

Je n’étais pas prête. Voyons donc, des seins à 10 ans! J’étais la seule à l’école primaire qui affichait ces enflures pointues sous mes vêtements. Même les filles de 12 ans, en 6e année, n’en avaient pas encore. Un animal de cirque! Imaginez la honte! J’essayais de les cacher dans mes t-shirts trop grands, sous ma chemise à carreaux bleue portée ouverte, que j’enfilais tous les jours de la semaine ou presque. C’était la combinaison de vêtements qui cachait le mieux ce dont je n’assumais pas pantoute.

J’ai eu mes règles à 9 ans. Je m’en souviens comme si c’était hier. Le sang, moi, super contente de devenir ‘’une femme’’. L’expression sur le visage de ma mère quand je lui ai annoncé la grande nouvelle me restera toujours gravé en tête. J’étais contente. Elle ne l’était pas pantoute. Elle n’a rien dit. Elle m’a amené dans les toilettes pour me sortir une serviette hygiénique. Elle était muette, quasi livide. Je ne comprenais pas pourquoi elle réagissait comme ça. Je devenais une adolescente, c’était une bonne nouvelle, non?

Aujourd’hui, je comprends mieux cet épisode. Quelle mère se réjouirait d’une puberté aussi précoce? Probablement qu’elle voyait la suite s’enchaîner; les enfants qui me pointent du doigt, les moqueries, les regards des hommes plus vieux… Je peux imaginer aujourd’hui la crainte qu’elle a pu ressentir pour sa petite fille. Ma mère était très intuitive. Elle avait frappé dans le mille. Ma puberté précoce n’était signe de joie et de grands bonheurs.

Les fameux cours d’éducation physique. Maudit que j’haïssais me changer dans le vestiaire! J’élucidais à chaque cours un moyen plus efficace pour m’effacer dans le mur. Rapidité et dissimulation. Du coin de l’œil, j’étudiais les autres filles. Est-ce que je suis la seule à être si mal à l’aise dans ce corps devenu adulte trop jeune? J’enviais les filles menues, plates de poitrine. Enfin sortie du vestiaire, c’était l’heure de mettre les maudits dossards. Je devais jouer du coude et me ruer vers la boîte de dossards défraîchis et trop petits afin de tenter de mettre la main sur les rares grandeurs larges. Je finissais immanquablement avec un dossard trop petit. J’étais trop respectueuse et empreinte de civisme pour pousser les autres élèves et avoir gain sur le précieux dossard convoité. J’attendais mon tour. Je prenais ce qui restait. J’avalais la pilule pis j’endurais. J’endurais ce dossard trop petit qui moulait mes seins. J’essayais de l’étirer du mieux que je pouvais à l’abri du regard du professeur. J’étais prisonnière de ce 36C. J’avais une brassière de style ‘’bralette’’, mais ça ne me supportait pas. J’évitais à tout prix de courir ou de sauter. C’était gênant. Que c’était gênant.

En 5e année, j’ai eu un chum. Il s’appelait Denis. C’était le cousin de mon amie Gaby. Il était plus vieux. Secondaire 1 ou 2, dans ces eaux-là. Il était gêné, j’étais gênée. Il venait me voir après ses cours. On s’échangeait un mot ou deux à travers la clôture de l’école. Il n’avait pas le droit d’être là. Je le trouvais encore plus cool de défier les règles. La fin de semaine, on allait chez le père à Gaby. On en profitait pour se tenir par la main et s’embrasser. Avoir un chum m’a redonné un peu d’estime parce qu’il me trouvait belle. J’ai ‘’cassé’’ après quelques semaines. Je ne me rappelle plus les circonstances de cette séparation. J’ai ensuite cherché longtemps mon estime à travers le regard des autres, surtout celui des gars. Quelle mauvaise idée.

Je n’ai pas encore tout à fait renoué avec mes seins. Je les trouve encombrants, tombants, mous, difformes. À force de vivre avec, je les apprivoise. J’ai fini par me trouver des trucs. Pour faire du sport, je superpose brassière de sport sur brassière à armatures à soutien maximal. Asteure, dans les vestiaires, je n’y vais que pour enlever mon manteau. J’arrive déjà préparée, vêtue de mes vêtements de sport. Je repars de la même manière. La douche, je la prends chez moi. Pas question de revivre le malaise et de me remettre dans une position de vulnérabilité issue du passé.

Allaiter mes bébés à grandement favoriser au développement du lien que j’ai avec mes seins. Ça n’a pas été facile. J’ai dû allaiter avec une téterelle. Des fois, ça faisait mal. J’avais une production minimale alors j’ai dû également tirer mon lait. Quoi qu’il en soit, ç’a été le geste le plus doux que j’ai posé en équipe avec eux. J’ai de beaux souvenirs de tendresse quand je repense à ces doux moments collés-collés avec mes bébés.

Ça me chamboule de revoir des photos de moi à 9- 10 ans. Je vois une fille mal dans sa peau. Une fille à l’estime fragile qui veut se fondre dans le décor, qui cherche à être invisible dans la cour de récré. J’aimerais lui dire que ça va passer. Qu’elle devrait se foutre du regard des autres. Qu’elle a le droit de répliquer aux commentaires désobligeants. Qu’elle n’a pas à forger son estime à travers l’amour et les yeux des garçons. J’aimerais lui inculquer le respect et l’amour de son corps qui mute vers celui d’une jeune femme. Dans le fond, c’est le cours normal de la vie. Pis ses voisines de vestiaires, dans les cours de gym, ne sont peut-être pas aussi à l’aise dans leur propre corps qu’elles le laissent paraître. Un jour, peut-être, ces femmes menues aux poitrines plates envieront ses seins. Difficile à croire, hein, Karine?


As-tu un complexe? Quels sont tes trucs pour vivre en harmonie avec ce qui te plaît moins chez toi?