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L’aiguille-béquille (partie 2)

Jour 1

Ce que je craignais s’est avéré vrai. Je ne suis pas « normale ». J’suis déréglée. J’suis fuckée. J’suis toute brisée. Mes nombreuses années de troubles alimentaires ont indubitablement inhibé mes signaux internes. La sensation de faim est chose constante tandis que la satiété, elle, se fait absente.

Bon Dieu que j’feel bizarre. Je me sens full et je n’ai rien avalé au petit déjeuner. Mini maux de cœur, mini mal de tête et mini étourdissements résument bien ma première journée. J’ai pris le médicament en me levant. C’était la première fois que je m’adonnais à l’auto injection. Ça a pris tout mon p’tit change pour m’insérer l’aiguille dans la peau épaissie de mon abdomen. C’est con hein, j’ai des tatouages partout pis une seule petite aiguille longue comme la pointe de mon doigt me titille une frayeur à demi mesurée. I am the cordonnier mal chaussé jusqu’au bout de l’épiderme ç’a ben l’air !

Même pas vingt-quatre heures que l’hormone coule en moi et j’en ressens déjà les impacts. Effet placebo ou pas, je savoure ces nouvelles données informatives qui circule librement dans mes cellules. 

Jour 3

 

J’ai des palpitations. Mon pouls joue dans les 110 et 115 au repos. Je me cale dans l’eau du bain pour me relaxer. J’ai mal à la tête. J’éprouve une léthargie profonde. La fatigue se fait sentir jusque dans mes jambes. Je suis une larve. Une larve qui n’a pas faim. Une larve qui s’autodigère. Une mangeuse de chair synthétique.

 

Jour 6

 

J’ai moins de symptômes aujourd’hui. Je fais mon épicerie et les aliments ne m’inspirent pas. Demain, je vais me forcer à déjeuner. 

 

Pour une fois, j’me sens normale. J’ai un break de constantes fringales. Ce qui est moins normal, c’est cette culpabilité que je ressens. Le médicament fait en sorte que je me sens pleine et rassasié même si je n’ai pas mangé. Ce sentiment de satiété me fait sentir coupable. Coupable de quoi ? J’sais pas. C’est probablement l’effet de Pavlov. La preuve que mon mental n’est pas tout à fait guéri.

 

Jour 10

 

Trois hot dogs steamés, une Oh Henry ! pas l’temps d’niaiser. 

Je brise mes interdits. Oh crap, j’ai des reflux gastriques.

 

Jour 22

 

L’objectivité a pris le bord. I’m my own worst enemy, comme le chante Pink dans sa chanson. L’obsession est de retour. La grossophobie, mépris intime envers moi-même, me fait de l’œil. Elle me courtise le cortex cérébral. Elle continue de me regarder avec ses gros yeux remplis de jugement. Je lève mon drapeau blanc. Je capitule.

 

Je mérite une punition. Je me punis avec une boîte de biscuits. Je m’octroie la violence du manque de respect à ce corps que je châtie. Je comprends tout à coup les gens qui s’infligent des mutilations. Je me serais donné un coup de marteau sur le pied que la douleur aurait été, certes, franche et diffuse, mais davantage éphémère que ce que je me fais subir. Je ne m’aime pas, donc je mange trop. Je mange, donc je m’apaise. Je mange trop, donc j’engraisse. J’engraisse, donc je m’hais. La danse du mal-aimé. Le tango de la culpabilité névrosée. Le blues du snackman. Le rigodon du gueuleton, et swingne la grosse bacaisse dans l’fond du garde-manger. J’aime les personnes grosses. Seulement, je ne souhaite pas être de la partie.

Jour 26

 

Saucisses roulées dans l’bacon plongé dans le sirop d’érable, p’tits pains fourrés, crudités, trempette aux épinards, sandwichs au jambon et au poulet sur pain blanc pas d’croûtes.

 

J’ai l’impression de prendre une brosse. J’me bourre dans la poutine pis après je frenche les toilettes. Ce comportement déviant, découlant de l’injection, me ramène des sentiments de soulagement cohérents aux gestes qui me parent au pire. Le regret, la honte, la culpabilité. Again and again and again. Nerverending story. Les trois mousquetaires des feelings éhontés suite à la prise d’un snack. Preuve que j’ai perforé mes propres barrières physiques et psychiques quand ce trio s’amène impromptu au banquet dont ils n’étaient pas invités. Cette violence est à proscrire de ma vie au plus crisse ! Je m’éteins à petit feu. Ça fait fuir ma lumière intérieure. Moi qui me pensais rétablie de la boulimie, je replonge tête première dans les pensées envahissantes de la maladie.

 

Jour 33

 

Fudge, biscuit au sucre, beignes à l’ancienne, bonbons au sirop d’érable. J’augmente ma dose, tel que prescript sur la posologie.

Jour 34

 

J’ai des relents de rapports sulfureux. C’est immonde. Le cœur me lève. Je vomis. Je vomis souvent. Je vomis presque tout le temps.

 

Jour 40

 

J’ai vomi une bonne partie de la nuit. Je suis vidée, dans tous les sens du terme. Mon réveille-matin ne tardera pas à sonner. Je travaille dans trois heures. J’espère que mon party de régurgi sera fini. Une nuit blanche, d’la bile jaune pis des cernes mauves. La trinité colorée conséquentielle de ma vie. Viva la vida de caca.

 

J’ai passé ma journée avec le cœur à l’envers. Je n’ai pas osé manger. J’avais trop peur de vomir, encore. Sur la job de surcroît. Mes collègues auraient pensé que je suis enceinte ou que j’ai la gastro. Je n’ai pas envie qu’ils pensent quoique ce soit à mon propos.

 

Jour 44

 

J’ai perdu 15 livres. Mes émotions mitigées ne me renvoient aucun crédit. Une victoire sans effort on ne fête pas ça. J’augmente ma dose. Je devrais peut-être commencer un régime ? Ça irait plus vite. J’atteindrais mon but plus rapidement. Mais c’est quoi au juste, mon but ?

 

J’ai encore passé la nuit à vomir. Je suis contente. Ça me fait maigrir facilement. C’est le prix à payer pour retrouver une belle shape. Le matin, j’ai hâte de me lever pour découvrir ma récompense sur la sainte balance. Petit chiffre, grande victoire ! J’ai la tête pleine de calcul de poids. La folie se pointe lentement le bout du nez, j’ai peur.

 

Jour 47

 

Je n’ai presque pas mangé. J’ai mal au ventre. J’ai eu une baisse de pression tantôt. J’étais étourdie, j’ai failli m’évanouir. J’étais avec mon enfant au magasin. Imagine la honte ! La maman, les quatre fers en l’air, pendant que le petit pleure d’insécurité devant sa mère fait la morte sur le plancher crasseux du commerce. J’ai pris sur moi, j’ai écourté mon magasinage en m’enfilant de l’autosuggestion plein les pensées. Tu ne vas PAS t’évanouir, tu ne vas PAS t’évanouir ! J’ai filé droit en direction des caisses. Je devais aller aux toilettes. MAINTENANT. Of course, les toilettes publiques étaient hors services. Mon ventre criait à la crise sanitaire. Les quinze minutes de voiture vers la maison m’ont semblé interminables. Il y avait quatre lumières pour quitter la ville. J’ai pogné quatre lumières rouges. Loi de Murphy de mon c** ! J’essayais de me concentrer ailleurs. Le sujet d’actualité dont discutait les animateurs de radio, la route pleine de bosses, les marques d’autos, tout pour ne pas penser à mon envie plus que pressante. C’était tough. J’ai baissé le haut de mon pantalon pour laisser choir ma bedaine, libérer de la compression de l’élastique. L’envie me semblait plus soutenable. J’élaborais mon plan. Laisser les sacs d’épicerie dans la valise. N’entrer que le nécessaire et courir vite ! J’ai stationné ma voiture tout croche. J’ai empoigné la coquille du bébé. Arrivée à l’intérieur, pas le temps de se déshabiller. Je me suis réfugié dans la salle de bain pour enfin m’asseoir sur le siège de la toilette. Le trône tant mérité pour la gagnante de la course à relais effrénée du p’tit pot magique. Il était temps… shit.

 

Jour 56

 

Il est deux heures du matin, j’en peux plus. Ça fait une heure que je me tortille dans mon lit. J’ai le ventre gonflé comme un ballon. J’me rends à l’hôpital. Salle de tri non covidienne. J’ai mon hypothèse en tête. Avant de prendre la décision de me rendre à l’urgence, j’ai lu en long et en large. J’ai une pancréatite aiguë. Ça ne peut être que ça. C’est un des effets indésirables du Saxenda. J’attends 30 minutes au tri. On me demande de prendre place dans la salle d’attente, quelqu’un va m’appeler. Ça fait 2 heures que j’y suis quand ma voisine de gauche craque. « Ça fait depuis neuf heures que je suis ici avec ma fille ! Elle a 14 ans ! Vous ne comprenez pas, elle est fatiguée ! » La dame est à bout de nerfs. Sa voix est cassée et enrayée. On est 6 personnes dans la salle d’attente à observer la scène en attendant le suspense. Est-ce qu’elles partiront ? Allons-nous entendre son nom résonner dans les haut-parleurs suite à ses doléances bien senties ? Une minute plus tard, on entend l’infirmière scander : « Monsieur Létourneau ! » Bon, ça bouge enfin. Quelques secondes d’après : « Madame Pellerin ! ». La dame et sa fille se dépêchent d’entrer dans la salle, soulagées. Je suis maintenant seule avec un gros monsieur endormi sur sa chaise. J’sais pas comment il fait pour s’assoupir dans cette position. C’est peut-être un ancien combattant de guerre. Il est maintenant deux heures du matin. : » Karine ! ». Yes! Mon tour ! J’étais raqué de me tortiller comme une couleuvre sur mon banc. J’ai réussi à lire deux chapitres du nouveau roman de Patrick Sénécal avant que la douleur ne m’obstrue la vue et les méninges. On me fait maintenant patienter sur une civière. J’enfile la coquette jaquette bleue. Mes paupières sont lourdes. 3 h 30. Je ne veux pas m’assoupir. Je veux être lucide et alerte quand le docteur franchira la porte de la salle dans laquelle j’attends en silence, aux aguets des sons et des bruits ambiants. La douleur et la fatigue m’assènent d’inconfort. Toc-toc-toc ! J’explique au docteur ma théorie. Prise de sang et tests pour la maladie de Covid. Fuck. L’infirmière commence par les tests sanguins. De peine et de force, elle réussit la partie nasale, mais incapable de compléter le prélèvement dans la gorge, elle abdique. J’ai failli lui vomir dessus. Elle réussit à détendre l’atmosphère. Bonne infirmière. Et la patiente repatiente. On attend après les résultats de labos. Ils vont sûrement me faire une radiographie. Ou une échographie ? Comment on traite ça une pancréatite aiguë ? Je vais googler pour voir. Chirurgie de la vésicule biliaire ou du pancréas. Je vais passer sous le bistouri, c’est certain ! Je me demande s’ils font ça d’urgence. Ou s’ils vont me donner un rendez-vous. J’espère que ça se fera bientôt, je ne pourrai endurer cette douleur sur une longue période. Je me demande pourquoi ont qualifie « aigu » quand, en fait, c’est « grave ». Tout est dans les tons et les notes. Je devrais fermer les yeux et relaxer un peu. Je pense trop.

 

Le docteur revient. Il a un petit sourire en coin ou je rêve ? J’hallucine, j’suis trop fatigué. Il m’annonce que je n’ai rien pantoute. Je fabulais finalement. J’étais dans le champ. Comment je peux avoir si mal au ventre, plié en deux, douleurs en vagues qui m’empêchent de dormir alors que je n’ai rien pantoute ? Voyons donc ! Je retourne chez moi bredouille, la mine à terre. Je me sens humiliée. J’suis rendue hypocondriaque ou quoi ? Pourtant, j’avais tous les symptômes décrits sur internet. J’vais aller me coucher. Mes douleurs sont tout à coup moins intenses et moins nombreuses on dirait.

 

Jour 78

 

Je suis conditionnée à me sentir coupable. Ma petite voix gossante proclame qu’avoir l’estomac plein est signe d’échec. Je me nourris de façon normal et cette satiété désirée m’apporte automatiquement un sentiment de honte. J’veux juste me sentir normale. Arrêter de m’en vouloir tout le temps pour un acte vital. Cesser ces constants reproches que je me fais pour les actions que je pose ou ne pose pas. C’est lourd à la fin.

 

J’me sens encore plus mal qu’au moment où j’ai demandé de l’aide à mon médecin. Osti. C’est toujours à recommencer ! Retour vers le futur de l’obsessionnel combat. TCA. Très Chiante Affliction.

 

Jour 82

 

Biscuit maison aux pépites de chocolat, lait 3%, gros sac de fromage en grains, chips, barre tendre.

J’ai l’impression de forcer les choses. Les jeux sont faits, rien de va plus. Mes efforts me renvoient à l’obsession de maigrir ou aux crises alimentaires. Je ne sais pas comment m’en sortir. J’suis comme un chien fou qui court après sa queue depuis sa tendre enfance. Je croyais être guérie des troubles alimentaires. Je rechute. Je rechute solide.

Jour 83

 

Ma fragilité est toujours vivante. Elle était en mode veille. Comme un ordinateur qui n’a besoin que d’un clic de souris pour réveiller la bête qui sommeille. Le médicament a ranimé la maladie. J’arrête les injections. C’est ma décision et je l’exécute live là. Je ne veux pas revivre mon passé. Je veux juste m’accepter. M’aimer. Et si la bonne voie n’était pas celle de perdre du poids ? Et si je lâchais prise un peu ? Si j’acceptais l’anatomie de ce que la vie m’a apporté de plus beau ? M’accepter et peut-être un jour, éventuellement, aimer ce corps, pour de vrai. L’honorer même. Arrêter d’écouter l’extérieur, la voix des idéaux de beauté. Me retourner vers ce dont je me dois. Regagner ma propre confiance, petit à petit. Faire confiance en mes signaux internes, mon corps, mon être, ma tête.

 

Maigrir, avoir le corps que je désire et être malade mentalement ?

Accepter ma réalité, me soigner et être satisfaite et heureuse ?

 

La question ne se pose même pas.

 

Adios médicaments.

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L’aiguille-béquille (partie 2)

Jour 1

Ce que je craignais s’est avéré vrai. Je ne suis pas « normale ». J’suis déréglée. J’suis fuckée. J’suis toute brisée. Mes nombreuses années de troubles alimentaires ont indubitablement inhibé mes signaux internes. La sensation de faim est chose constante tandis que la satiété, elle, se fait absente.

Bon Dieu que j’feel bizarre. Je me sens full et je n’ai rien avalé au petit déjeuner. Mini maux de cœur, mini mal de tête et mini étourdissements résument bien ma première journée. J’ai pris le médicament en me levant. C’était la première fois que je m’adonnais à l’auto injection. Ça a pris tout mon p’tit change pour m’insérer l’aiguille dans la peau épaissie de mon abdomen. C’est con hein, j’ai des tatouages partout pis une seule petite aiguille longue comme la pointe de mon doigt me titille une frayeur à demi mesurée. I am the cordonnier mal chaussé jusqu’au bout de l’épiderme ç’a ben l’air !

Même pas vingt-quatre heures que l’hormone coule en moi et j’en ressens déjà les impacts. Effet placebo ou pas, je savoure ces nouvelles données informatives qui circule librement dans mes cellules. 

Jour 3

 

J’ai des palpitations. Mon pouls joue dans les 110 et 115 au repos. Je me cale dans l’eau du bain pour me relaxer. J’ai mal à la tête. J’éprouve une léthargie profonde. La fatigue se fait sentir jusque dans mes jambes. Je suis une larve. Une larve qui n’a pas faim. Une larve qui s’autodigère. Une mangeuse de chair synthétique.

 

Jour 6

 

J’ai moins de symptômes aujourd’hui. Je fais mon épicerie et les aliments ne m’inspirent pas. Demain, je vais me forcer à déjeuner. 

 

Pour une fois, j’me sens normale. J’ai un break de constantes fringales. Ce qui est moins normal, c’est cette culpabilité que je ressens. Le médicament fait en sorte que je me sens pleine et rassasié même si je n’ai pas mangé. Ce sentiment de satiété me fait sentir coupable. Coupable de quoi ? J’sais pas. C’est probablement l’effet de Pavlov. La preuve que mon mental n’est pas tout à fait guéri.

 

Jour 10

 

Trois hot dogs steamés, une Oh Henry ! pas l’temps d’niaiser. 

Je brise mes interdits. Oh crap, j’ai des reflux gastriques.

 

Jour 22

 

L’objectivité a pris le bord. I’m my own worst enemy, comme le chante Pink dans sa chanson. L’obsession est de retour. La grossophobie, mépris intime envers moi-même, me fait de l’œil. Elle me courtise le cortex cérébral. Elle continue de me regarder avec ses gros yeux remplis de jugement. Je lève mon drapeau blanc. Je capitule.

 

Je mérite une punition. Je me punis avec une boîte de biscuits. Je m’octroie la violence du manque de respect à ce corps que je châtie. Je comprends tout à coup les gens qui s’infligent des mutilations. Je me serais donné un coup de marteau sur le pied que la douleur aurait été, certes, franche et diffuse, mais davantage éphémère que ce que je me fais subir. Je ne m’aime pas, donc je mange trop. Je mange, donc je m’apaise. Je mange trop, donc j’engraisse. J’engraisse, donc je m’hais. La danse du mal-aimé. Le tango de la culpabilité névrosée. Le blues du snackman. Le rigodon du gueuleton, et swingne la grosse bacaisse dans l’fond du garde-manger. J’aime les personnes grosses. Seulement, je ne souhaite pas être de la partie.

Jour 26

 

Saucisses roulées dans l’bacon plongé dans le sirop d’érable, p’tits pains fourrés, crudités, trempette aux épinards, sandwichs au jambon et au poulet sur pain blanc pas d’croûtes.

 

J’ai l’impression de prendre une brosse. J’me bourre dans la poutine pis après je frenche les toilettes. Ce comportement déviant, découlant de l’injection, me ramène des sentiments de soulagement cohérents aux gestes qui me parent au pire. Le regret, la honte, la culpabilité. Again and again and again. Nerverending story. Les trois mousquetaires des feelings éhontés suite à la prise d’un snack. Preuve que j’ai perforé mes propres barrières physiques et psychiques quand ce trio s’amène impromptu au banquet dont ils n’étaient pas invités. Cette violence est à proscrire de ma vie au plus crisse ! Je m’éteins à petit feu. Ça fait fuir ma lumière intérieure. Moi qui me pensais rétablie de la boulimie, je replonge tête première dans les pensées envahissantes de la maladie.

 

Jour 33

 

Fudge, biscuit au sucre, beignes à l’ancienne, bonbons au sirop d’érable. J’augmente ma dose, tel que prescript sur la posologie.

Jour 34

 

J’ai des relents de rapports sulfureux. C’est immonde. Le cœur me lève. Je vomis. Je vomis souvent. Je vomis presque tout le temps.

 

Jour 40

 

J’ai vomi une bonne partie de la nuit. Je suis vidée, dans tous les sens du terme. Mon réveille-matin ne tardera pas à sonner. Je travaille dans trois heures. J’espère que mon party de régurgi sera fini. Une nuit blanche, d’la bile jaune pis des cernes mauves. La trinité colorée conséquentielle de ma vie. Viva la vida de caca.

 

J’ai passé ma journée avec le cœur à l’envers. Je n’ai pas osé manger. J’avais trop peur de vomir, encore. Sur la job de surcroît. Mes collègues auraient pensé que je suis enceinte ou que j’ai la gastro. Je n’ai pas envie qu’ils pensent quoique ce soit à mon propos.

 

Jour 44

 

J’ai perdu 15 livres. Mes émotions mitigées ne me renvoient aucun crédit. Une victoire sans effort on ne fête pas ça. J’augmente ma dose. Je devrais peut-être commencer un régime ? Ça irait plus vite. J’atteindrais mon but plus rapidement. Mais c’est quoi au juste, mon but ?

 

J’ai encore passé la nuit à vomir. Je suis contente. Ça me fait maigrir facilement. C’est le prix à payer pour retrouver une belle shape. Le matin, j’ai hâte de me lever pour découvrir ma récompense sur la sainte balance. Petit chiffre, grande victoire ! J’ai la tête pleine de calcul de poids. La folie se pointe lentement le bout du nez, j’ai peur.

 

Jour 47

 

Je n’ai presque pas mangé. J’ai mal au ventre. J’ai eu une baisse de pression tantôt. J’étais étourdie, j’ai failli m’évanouir. J’étais avec mon enfant au magasin. Imagine la honte ! La maman, les quatre fers en l’air, pendant que le petit pleure d’insécurité devant sa mère fait la morte sur le plancher crasseux du commerce. J’ai pris sur moi, j’ai écourté mon magasinage en m’enfilant de l’autosuggestion plein les pensées. Tu ne vas PAS t’évanouir, tu ne vas PAS t’évanouir ! J’ai filé droit en direction des caisses. Je devais aller aux toilettes. MAINTENANT. Of course, les toilettes publiques étaient hors services. Mon ventre criait à la crise sanitaire. Les quinze minutes de voiture vers la maison m’ont semblé interminables. Il y avait quatre lumières pour quitter la ville. J’ai pogné quatre lumières rouges. Loi de Murphy de mon c** ! J’essayais de me concentrer ailleurs. Le sujet d’actualité dont discutait les animateurs de radio, la route pleine de bosses, les marques d’autos, tout pour ne pas penser à mon envie plus que pressante. C’était tough. J’ai baissé le haut de mon pantalon pour laisser choir ma bedaine, libérer de la compression de l’élastique. L’envie me semblait plus soutenable. J’élaborais mon plan. Laisser les sacs d’épicerie dans la valise. N’entrer que le nécessaire et courir vite ! J’ai stationné ma voiture tout croche. J’ai empoigné la coquille du bébé. Arrivée à l’intérieur, pas le temps de se déshabiller. Je me suis réfugié dans la salle de bain pour enfin m’asseoir sur le siège de la toilette. Le trône tant mérité pour la gagnante de la course à relais effrénée du p’tit pot magique. Il était temps… shit.

 

Jour 56

 

Il est deux heures du matin, j’en peux plus. Ça fait une heure que je me tortille dans mon lit. J’ai le ventre gonflé comme un ballon. J’me rends à l’hôpital. Salle de tri non covidienne. J’ai mon hypothèse en tête. Avant de prendre la décision de me rendre à l’urgence, j’ai lu en long et en large. J’ai une pancréatite aiguë. Ça ne peut être que ça. C’est un des effets indésirables du Saxenda. J’attends 30 minutes au tri. On me demande de prendre place dans la salle d’attente, quelqu’un va m’appeler. Ça fait 2 heures que j’y suis quand ma voisine de gauche craque. « Ça fait depuis neuf heures que je suis ici avec ma fille ! Elle a 14 ans ! Vous ne comprenez pas, elle est fatiguée ! » La dame est à bout de nerfs. Sa voix est cassée et enrayée. On est 6 personnes dans la salle d’attente à observer la scène en attendant le suspense. Est-ce qu’elles partiront ? Allons-nous entendre son nom résonner dans les haut-parleurs suite à ses doléances bien senties ? Une minute plus tard, on entend l’infirmière scander : « Monsieur Létourneau ! » Bon, ça bouge enfin. Quelques secondes d’après : « Madame Pellerin ! ». La dame et sa fille se dépêchent d’entrer dans la salle, soulagées. Je suis maintenant seule avec un gros monsieur endormi sur sa chaise. J’sais pas comment il fait pour s’assoupir dans cette position. C’est peut-être un ancien combattant de guerre. Il est maintenant deux heures du matin. : » Karine ! ». Yes! Mon tour ! J’étais raqué de me tortiller comme une couleuvre sur mon banc. J’ai réussi à lire deux chapitres du nouveau roman de Patrick Sénécal avant que la douleur ne m’obstrue la vue et les méninges. On me fait maintenant patienter sur une civière. J’enfile la coquette jaquette bleue. Mes paupières sont lourdes. 3 h 30. Je ne veux pas m’assoupir. Je veux être lucide et alerte quand le docteur franchira la porte de la salle dans laquelle j’attends en silence, aux aguets des sons et des bruits ambiants. La douleur et la fatigue m’assènent d’inconfort. Toc-toc-toc ! J’explique au docteur ma théorie. Prise de sang et tests pour la maladie de Covid. Fuck. L’infirmière commence par les tests sanguins. De peine et de force, elle réussit la partie nasale, mais incapable de compléter le prélèvement dans la gorge, elle abdique. J’ai failli lui vomir dessus. Elle réussit à détendre l’atmosphère. Bonne infirmière. Et la patiente repatiente. On attend après les résultats de labos. Ils vont sûrement me faire une radiographie. Ou une échographie ? Comment on traite ça une pancréatite aiguë ? Je vais googler pour voir. Chirurgie de la vésicule biliaire ou du pancréas. Je vais passer sous le bistouri, c’est certain ! Je me demande s’ils font ça d’urgence. Ou s’ils vont me donner un rendez-vous. J’espère que ça se fera bientôt, je ne pourrai endurer cette douleur sur une longue période. Je me demande pourquoi ont qualifie « aigu » quand, en fait, c’est « grave ». Tout est dans les tons et les notes. Je devrais fermer les yeux et relaxer un peu. Je pense trop.

 

Le docteur revient. Il a un petit sourire en coin ou je rêve ? J’hallucine, j’suis trop fatigué. Il m’annonce que je n’ai rien pantoute. Je fabulais finalement. J’étais dans le champ. Comment je peux avoir si mal au ventre, plié en deux, douleurs en vagues qui m’empêchent de dormir alors que je n’ai rien pantoute ? Voyons donc ! Je retourne chez moi bredouille, la mine à terre. Je me sens humiliée. J’suis rendue hypocondriaque ou quoi ? Pourtant, j’avais tous les symptômes décrits sur internet. J’vais aller me coucher. Mes douleurs sont tout à coup moins intenses et moins nombreuses on dirait.

 

Jour 78

 

Je suis conditionnée à me sentir coupable. Ma petite voix gossante proclame qu’avoir l’estomac plein est signe d’échec. Je me nourris de façon normal et cette satiété désirée m’apporte automatiquement un sentiment de honte. J’veux juste me sentir normale. Arrêter de m’en vouloir tout le temps pour un acte vital. Cesser ces constants reproches que je me fais pour les actions que je pose ou ne pose pas. C’est lourd à la fin.

 

J’me sens encore plus mal qu’au moment où j’ai demandé de l’aide à mon médecin. Osti. C’est toujours à recommencer ! Retour vers le futur de l’obsessionnel combat. TCA. Très Chiante Affliction.

 

Jour 82

 

Biscuit maison aux pépites de chocolat, lait 3%, gros sac de fromage en grains, chips, barre tendre.

J’ai l’impression de forcer les choses. Les jeux sont faits, rien de va plus. Mes efforts me renvoient à l’obsession de maigrir ou aux crises alimentaires. Je ne sais pas comment m’en sortir. J’suis comme un chien fou qui court après sa queue depuis sa tendre enfance. Je croyais être guérie des troubles alimentaires. Je rechute. Je rechute solide.

Jour 83

 

Ma fragilité est toujours vivante. Elle était en mode veille. Comme un ordinateur qui n’a besoin que d’un clic de souris pour réveiller la bête qui sommeille. Le médicament a ranimé la maladie. J’arrête les injections. C’est ma décision et je l’exécute live là. Je ne veux pas revivre mon passé. Je veux juste m’accepter. M’aimer. Et si la bonne voie n’était pas celle de perdre du poids ? Et si je lâchais prise un peu ? Si j’acceptais l’anatomie de ce que la vie m’a apporté de plus beau ? M’accepter et peut-être un jour, éventuellement, aimer ce corps, pour de vrai. L’honorer même. Arrêter d’écouter l’extérieur, la voix des idéaux de beauté. Me retourner vers ce dont je me dois. Regagner ma propre confiance, petit à petit. Faire confiance en mes signaux internes, mon corps, mon être, ma tête.

 

Maigrir, avoir le corps que je désire et être malade mentalement ?

Accepter ma réalité, me soigner et être satisfaite et heureuse ?

 

La question ne se pose même pas.

 

Adios médicaments.

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