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L’aiguille-béquille (partie 1)

J’avais l’espoir qu’un médicament réglerait une bonne fois pour toute l’insatisfaction que j’entretenais avec mon corps et ma relation avec la nourriture. Spoiler alert: ça n’a pas fonctionné!

Avertissement : cet article contient des propos grossophobes qui pourraient offusquer certains lecteur.rice

Face au médecin, dans son bureau que je visitais un peu trop souvent à mon goût, je rassemblais mon courage afin de lui expliquer comment j’étais ancrée dans un cercle vicieux qui ne me lâchait pas. Et ce n’est pas parce que je n’essayais pas ! Bien au contraire ! Je ne faisais que ça. Du matin au soir. Du lundi au dimanche. J’avais cependant la démotivation rapide. Quand les lundis arrivaient, que je me parais à l’éventualité d’être parfaite de l’assiette, un rien ne me faisait décrocher. Dans le domaine du « tout ou rien », j’étais l’experte ! Une seule dérogation à mes plans et boum ! J’envoyais valser ma planification de semaine alimentaire sans failles directe aux ordures. Je remettais la fonte des graisses à la semaine suivante. L’appel des pâtes, du fromage, du pain et des sucreries criaient trop fort à mes oreilles pour que je puisse les faire taire. J’avais tant usé ma motivation qu’elle ressemblait à un vieux lacet sur le bord de péter si on serre le nœud trop fort. J’étais exténuée.

J’étais pognée dans cette dualité. Celle qui voulait retrouver sa shape d’antan et renouer avec la fierté du reflet dans le miroir et celle qui rêvait de savourer des repas dégoulinants de plaisir sans avoir à faire des calculs obsédants de calories et d’IMC. J’étais Sméagol contre Gollum devant l’ardent attrait du pouvoir de l’anneau. L’anneau magique qui me promettait de maigrir de façon permanente tout en continuant de manger sans retomber dans mes troubles alimentaires.

Mon docteur et moi avons exploré les médicaments de prescription conçus pour faire perdre du poids. Nous avons examiné attentivement les avantages et inconvénients des trois méthodes afin de trouver chaussure à mon pied. J’étais la Cendrillon aux neurotransmetteurs défectueux. Une Cendrillon qui avait toujours un petit creux dans l’estomac.

Option 1 : Une médication sous forme de pilule qui te force à choisir la pomme au lieu du sac de chips sinon, c’est la diarrhée assurée. Une sorte de maladie de Crohn délibérée. Non merci, sans façon.

Option 2 : Un médicament en comprimé élaboré pour contrer les dépendances à l’alcool ou aux drogues qui est sensé rééquilibrer ta dopamine (l’hormone du bonheur). J’avais déjà l’hormone du bonheur bien dosé, limite gossante. Je prenais ça pis j’me transformais en Denis Palette des Denis Drolet ! Je décidai de passer mon tour, merci bien.

Option 3 : Une injection sous-cutanée qui recréer une hormone naturellement présente dans le corps humain et qui a comme effet de couper l’appétit. Oh. Que. Oui ! On signe où s’il-vous-plaît?

Mon sourire me fendait la face en deux. Même si rien n’était moins sûr car je devais présenter un fastidieux formulaire à la compagnie d’assurance dument rempli de ma main et signé par le médecin attestant que mon IMC dépassait la limite acceptable pour ma santé (ou plutôt celle de la société). Je n’étais pas convaincue de l’approbation de ma demande. Vu le prix faramineux du médicament (qui représentait la moitié de mon hypothèque mensuelle), je comptais sur mes assurances pour pouvoir me le procurer. Je voyais la solution tout indiquée afin de faire cesser une bonne fois pour toutes mes vaines tentatives répétées pour que je me sente enfin bien dans ma peau. Je voulais combattre cette graisse de malheur par la queue. J’haïssais être grosse. Je voulais en finir avec mes visions fantasmagoriques d’empoigner mes amas graisseux de pleines mains et de les découper tel un boucher qui pare sa viande en quelques coups de couteaux fluides et habiles. J’avais même des bouffées de nostalgie de mon anorexie passée. J’avais besoin de ce médicament !

Quelques semaines plus tard, je me vis accepter un remboursement de 80 %. Folle de joie, j’accourus à la pharmacie pour acheter mon Saint Graal. Cent dollars en moins, une boîte de stylos injectables en poche, j’avais hâte au lendemain pour débuter ma nouvelle odyssée. Je m’abreuvai de toutes les informations disponibles en ligne. J’adhérai à une nouvelle communauté Facebookienne. Aux dires de plusieurs, ça fonctionnait à merveille. J’y lis quelques mésaventures et effets secondaires, j’en fis abstraction. J’avais besoin de voir le verre à moitié rempli !

J’avais l’intention de débuter sur de solides bases. Le médicament invitait à bien se tenir côté alimentation. J’y voyais ma béquille pour retomber dans les bonnes grâces de mes saines habitudes. La nervosité me rongeait par en dedans. Le médicament reposait sagement dans le frigo. J’y pensais chaque fois que j’ouvrais la porte du réfrigérateur, très souvent ! J’avais peur que ça ne fonctionne pas sur moi. Et si mon corps ne reconnaissait plus cette hormone? Après tout, je ne me souvenais plus avoir ressenti un sentiment de satiété depuis des lustres ! Je me sentais bien qu’après m’être bourré. La panse bien remplie et la tête engourdie. Mais là, il était temps que je fasse quelque chose. Je ne me respectais plus. J’engouffrais tout. Faim pas faim je mange ! J’ai eu envie d’un dernier repas de Jésus avant ma rédemption. J’ai même pas eu de plaisir en mangeant. Et ça n’a rien calmé de mon angoisse montante. Double échec.

J’avais peur de rester grosse. J’avais peur de continuer à me détester sur les photos. J’avais peur de canceller des soupers entre amies ou avec ma famille parce que j’appréhendais leurs regards. J’appréhendais ma propre paranoïa. J’avais la chienne que, finalement, rien ne marche et que je baisse définitivement les bras, pour de bon. J’avais peur en maudit. Je me disais que j’aurais facilement pu devenir handicapée. Ne plus être capable de m’arrêter de manger, matin et soir, soir et nuit. Me nourrir sur 3 shifts. Manger en overtime. Rémunérée par un surplus de kilos. Temps double, portion double. Je pourrais alors passer à l’émission américaine des personnes qui pèsent près d’une tonne. Ils doivent arracher le cadre de porte pour être capable de sortir de leur maison pour leur rendez-vous médical. Ils doivent se faire coudre des vêtements sur mesure qui coûte un bras et mesure des yards et des yards de tissus. Ils ne sont plus capables de se déplacer seuls ou de se laver. Ils utilisent des machines pour se déplacer. Ça me fascinait de cette curiosité morbide. Je me demandais d’où provenait cette émotion immense ou cette expérience traumatisante refoulée que ces gens tentaient tant bien que mal d’amoindrir avec la bouffe. De quelle nature étaient ces désarrois? Quand vient le temps de jongler avec les émotions, on est probablement des tonnes à être déficients. Incapable de les canaliser ou de les gérer, on se ramasse toujours avec les balles de tristesse ou de colère qui partent de tous les bords. On finit par perdre le pied. On s’enfarge dans nos souliers de clowns, une fois par terre, on se relève maladroitement en faisant accroire que ça faisait partie du spectacle. On fait rire l’assemblée, on rit à notre tour, jaune moutarde, et on recommence notre petit numéro. Je n’arrivais pas à comprendre d’où provenait ce mixte de tristesse, de colère et de peur qui s’était coincée quelque part dans le creux de ma gorge. Au lieu d’essayer de les faire sortir, je les poussais un peu plus loin à coup de crises alimentaires. Peut-être que ça finirait par disparaitre dans l’antre de mon être intérieur. À force de les noyer dans des litres de café et de boissons gazéifiées diètes, de les envahir d’aliments de toute sorte, ça finirait par débloquer par en bas. Ça débouchonnerait la matrice. Ou ça imploserait et créerait une hémorragie interne. Une noyade sanguinaire. Non, ben non, ça n’arriverait pas, parce que j’avais la solution magique au bout de l’aiguille.

La suite dans un prochain article …

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