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Ma participation au programme de recherche sur les troubles alimentaires

Une étude portant sur l’interaction entre les gènes et l’environnement/épigénétique chez les femmes atteintes d’un trouble de l’alimentation est présentement en cours.

Piquée d’intérêt, je survolai les critères de sélections :

  • Femmes âgées de 18 à 40 ans
  • Ayant déjà souffert d’anorexie nerveuse sévère
  • Étant aujourd’hui complètement rétablie depuis au moins un an
 

L’implication à ce projet de recherche consistait à répondre à des questionnaires, faire un prélèvement sanguin et s’entretenir avec la responsable lors d’une entrevue virtuelle. J’avais envie de contribuer à l’avancement de la science sur le sujet. Et s’ils trouvaient une explication dans nos gênes ? Et si cette expérience de troubles alimentaires était préprogrammée dans l’ADN ? Et si l’étude débloquait sur des réponses jusqu’à là inexploitées ? J’étais plus que motivée ! J’écrivis à la responsable du projet.

Le lendemain, un nouveau message en provenance de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas m’attendait dans ma messagerie :

« Bonjour madame Nadeau, votre participation est acceptée. Nous vous attendons pour une prise de sang dans 3 semaines. »

Hôpital Douglas, Montréal, lundi matin 10 h

J’étais à l’avance. Tellement à l’avance que j’avais eu le temps d’embarquer un pousseux et de détourner ma trajectoire initiale afin de le conduire à bon port. Les auto-stoppeurs me rappelaient que, moi aussi, j’en avais fait du pouce quand j’étais ado. Davantage pour le thrill de partir à l’aventure que par nécessité, j’assouvissais mon besoin de liberté et d’indépendance. Le gars s’en allait dans une maison d’hébergement pour personnes en difficultés dans la ville voisine. Le pauvre avait l’âme amochée. Il s’appelait Kenny, il avait envie de jaser. Ça tombait bien, j’avais envie d’écouter. Il avait mon âge, mais j’avais l’impression de parler à un p’tit gars. Négligence parentale durant l’enfance, viol, intimidation, bagarres, abus d’alcool et de drogues, etc. Son histoire était dure à entendre. J’ai dû retenir mes larmes à quelques reprises. J’étais révolté par le mauvais traitement qu’il avait eu étant enfant. Il l’avait eu rough, Kenny. Sa vie semblait s’améliorer peu à peu, la drogue était derrière lui, me disait-il. Ses traumatismes d’enfances l’avaient tout de même hypothéqué, il vivait seul, sur le bien-être social, remonter la pente prenait toute son énergie. Je l’ai débarqué downtown, espérant le meilleur pour sa suite. Salut Kenny, bonne vie !

Une fois seule, j’ai laissé aller ma peine pour cet homme, jadis le p’tit garçon maltraité qu’il avait été. Mes larmes séchèrent au son des chaînes que je changeais frénétiquement. J’avais besoin d’entendre une bonne chanson. Il n’y avait rien de bon.

C’était frisquet pour la fin mars. On avait eu un redoux les semaines précédentes. La froidure de fin d’hiver n’avait pas fini de nous jeter son fiel de ciel en pleine face. J’avais quand même mis mon manteau de printemps. Osti j’avais frette.

J’arrivai avec une bonne vingtaine de minutes à l’avance. Par chance, la responsable m’avait envoyé la map du site par courriel. La réputation de détenir un bon sens de l’orientation ne me précédait point. L’hôpital se déployait en divers édifices séparés. C’est en commençant à perdre espoir que je vis apparaître, à ma gauche, le Pavillon Frank C. Common. On avait rendez-vous à l’entrée. Je me faufilai jusqu’à la porte principale, essayant tant bien que mal de me réduire aux secousses du vent glacial, sans grand succès. J’entrai dans le bâtiment. Je procédai aux étapes de rigueurs ; lavage des mains, port du masque… plus de masques. J’allais devoir garder le mien qui datait de v’là 6 mois et qui commençait à extraire des effluves peu ragoutants. J’en traînais toujours plein dans mes poches ou dans ma voiture, j’avais toutefois fait le ménage la veille. La loi de Murphy me collait aux semelles.

Deux portes se dressaient devant moi. Devais-je en franchir une et attendre plus loin ? La première porte m’offrait un poste d’agente administrative vide et un grand couloir désert. Le panneau pour la deuxième porte indiquait « dépression et prélèvement ». Ça devait être là. J’ouvris partiellement la porte qui me dévoilait des escaliers et un couloir aux couleurs jaune sale. Je reculai d’un pas et refermai la lourde porte. Je décidai de patienter sagement dans la grande entrée en jetant furtivement des coups d’œil à mon téléphone, histoire de me donner de la contenance et d’éloigner mon anxiété. Et si elle ne venait pas ? Et si j’attendais au mauvais endroit et qu’elle ne me trouvait pas ? Il était seulement deux minutes passé le rendez-vous, après tout. J’utilisai une technique de respiration profonde afin de faire calmer la tension qui montait. Respirer la fleur, souffler la chandelle. Décidément, les rencontres de Passe-Partout ne servait pas qu’à mon fils!

Elles étaient deux. Elles ont semblé me reconnaitre d’emblée. Après tout, je devais être, somme tout, très facile à identifier : j’étais la seule qui poireautais dans l’entrée et regardais partout en attente de quelque chose avec cet air mi-interrogateur mi-déboussolée. Elles se sont présentées. Leur nom s’est aussitôt envolé de ma tête, faute de concentration. L’une d’entre elles ne s’exprimait qu’en anglais. Je m’accordais tout de suite à sa langue. Je les suivis dans la section de « prélèvement et dépression ». La bâtisse ne datait pas d’hier. L’ascenseur crachotait des sons bruyants peu rassurants. Arrivée à l’étage, les murs avaient conservé cette couleur jaune douteuse. On m’amenait dans une pièce munie d’un lavabo, de deux chaises, d’une table d’examen et d’un pèse-personne. L’une des filles me désigna la balance. Je me pliai à sa demande. J’eus le réflexe d’enlever mes chaussures avant d’embarquer dessus mais, elle s’y opposa. Mes bottes devaient bien peser 1 livre chacune, sinon plus. L’anxiété montait en moi. J’y déposai le premier pied, enfin, le deuxième et je détournais aussitôt le regard. La dernière chose dont j’avais envie était qu’un chiffre gâche ma journée. Je me considérais rétablie des troubles alimentaires, certes, mais j’avais toutefois des faiblesses qui perduraient. Je regardais donc ailleurs. Mon regard tomba sur les affiches de calculs d’IMC collées au mur, me rappelant de mon dernier classement : obèse classe 1. Je réussis à ne pas m’attarder à cette dernière pensée. Ben oui, j’étais grosse, mais au moins, j’étais guérie, que je me disais dans une faible tentative pour me consoler. Mes schémas de pensées avilissants avaient parfois la couenne dure.

Le sourire dans les yeux, un petit monsieur fit son entrée. Il était également anglophone. Il portait un sarrau blanc. C’était mon infirmier attitré à la prise de sang. Il s’égayait aussitôt de mes tattoos. Dans le but de détendre un peu l’atmosphère, j’expliquai qu’aux nombreux tatouages que j’affichais, les aiguilles ne me posaient pas de problème. Il rit. Je levai une manche de ma chemise immaculée blanche. Il semblait nerveux. Son malaise fit grimper ma tension. Il installa un garrot et me demanda de fermer le point et de forcer. Mes veines se gonflèrent instantanément. Il piqua avec, ce qui me semblait être, une sapristi de grosse aiguille ! L’infirmier avait les gestes sûrs et rapides. Quatre fioles plus tard, il me tendait le bout d’une ouate pour que j’appose une pression au site d’injection.

On m’escorta vers la sortie. Vite fait bien fait. Je quittai le stationnement en direction du restaurant où j’allais retrouver mon amie et son bébé. De retour chez moi, je m’attaquai aux nombreux questionnaires. Des trucs faciles sur mes habitudes alimentaires et mon hygiène de vie. D’autres trucs plus lourds concernant ma santé mentale. En temps normal, j’appréciais répondre à ce type de questionnaire, mais, vu sa longueur et sa conclusion vide, je n’y dégageai que peu de plaisir.

Le lendemain, entrevue virtuelle, 10 h

Après quelques échanges de courriels, je rencontrai la coordonnatrice du projet de recherche pour la première fois. Elle semblait aussi jeune que les deux autres femmes qui m’avaient accueillies à l’hôpital la veille. On se salua très rapidement, elle passa tout de suite aux choses sérieuses. Elle avait le nez dans ses notes et j’avais la déplaisante impression de parler seule. La connexion gelait. Après quelques réajustements, l’entrevue se poursuivit. La partie initiale était simple. Que mangez-vous habituellement ? Le matin, le midi, le soir ? Des collations ? Quoi ? Combien ? Loin d’être évident, puisque je n’étais plus ancré dans des habitudes depuis belle lurette, je faisais travailler ma mémoire à son maximum. Les questions tournèrent désormais sur le thème des troubles alimentaires.

Au plus fort de la maladie, lorsque vous pesiez dans les 70 livres, sur une note de 1 à 10, est-ce qu’il vous arrivait de vous sentir grosse ?

Oui, constamment, 10.

Au plus fort de la maladie, sur une note de 1 à 10, quelle était l’importance de votre apparence, de votre poids ?

Extrêmement important, 10.

Au plus fort de la maladie, sur une note de 1 à 10, vous arrivait-il d’avoir des pensées obsessionnelles pour la nourriture ?

J’y pensais non-stop, 10.

Les eyes contacts étaient rares. Je sentais une distance entre mon interlocutrice et moi. Elle me récitait les questions de manière robotique et enregistrait les réponses dans son cahier. La rencontre prit une tournure plus lourde lorsqu’on aborda les questions au niveau de la santé mentale. Un froid chirurgical s’installa.

Ramassez-vous des objets en ayant de la difficulté à vous en départir ?

Oui, je pense avoir une petite tendance hoarder. J’accumule un peu les choses, tout à coup qu’ils me seraient utile à nouveau.

Est-ce que vous avez l’impression que les gens parlent de vous ?

Ben, mettons que j’entre dans une pièce et que les gens chuchotent, oui.

Entendez-vous des sons que les autres n’entendent pas ?

Oui, ça m’arrive, j’ai l’ouïe plutôt fine.

Vous arrive-t-il de voir des choses que les autres ne voient pas ?

Dans la pénombre je vois parfois des ombres, mais t’sais, je suis au courant que c’est le fruit de mon imagination là !

Êtes-vous prise avec un sentiment que des choses épouvantables pourraient arriver ?

Oui, des fois, le matin, j’embrasse mes enfants avant de partir travailler et je me dis que c’est peut-être la dernière fois que je les vois. Ou, quand mon chum s’en va avec eux, mon inquiétude devient handicapante, j’ai peur qu’ils leur arrivent quelque chose.

Avez-vous déjà consommé de grande quantité l’alcool ?

Oui, j’ai longtemps été alcoolique.

Avez-vous déjà consommé de la drogue ?

Oui, peu après le décès de ma mère j’ai consommé de la marijuana, du mush, de la méthamphétamine et de l’exctasy.

Avez-vous déjà eu peur de mourir ?

Oui, quelques fois, j’ai vécu de la violence conjugale quand j’étais plus jeune et j’ai cru que le fou allait me tuer en m’étranglant.

Vivez-vous un stress post-traumatique découlant de cet évènement ?

Je fais encore des cauchemars vingt ans plus tard, j’ai parfois des flashbacks et quand j’aperçois un gars qui lui ressemble ou du même gabarit, je fige instantanément. C’est peut-être un stress post-traumatique, oui.

C’est dans une exemption totale d’empathie que ces questions m’étaient posées. Je me sentais tel un rat de laboratoire. Me voyant de plus en plus assombrie, elle me répétait : j’ai presque fini, encore quelques petites questions, on arrive au bout, une dernière page. Cet échange me paraissait interminable. Passé midi, la responsable de l’étude me remercia et je pu enfin mettre un terme à la communication. J’étais drainée. Je n’en pouvais plus de revenir sur des bribes de mon passé accablant de manière saccadée et sans pitié. J’annulai mes plans pour le reste de la journée. J’avais besoin de la chaleur de ma famille, de nourriture confort, d’un bain moussant et d’un bon roman.

J’étais soulagée qu’ils n’attendent plus rien d’autre de moi pour l’étude. Après avoir roulé en boucle l’échange virtuel et les questions portant sur la santé mentale dans ma tête ; la paranoïa, mes accumulations compulsives, mon anxiété, les troubles alimentaires passés, le choc post-traumatique, l’abus d’alcool et de drogue, j’avais mes propres conclusions face à moi-même. Premièrement, j’avais plus que hâte à mon prochain rendez-vous chez la psy pour qu’elle me confirme que non, j’étais pas une osti d’folle. Je ne l’avais pas toujours eu facile, j’étais passé par des bouts plus rock n’ roll, je devais donc être attentive à ma santé mentale, il était de mon devoir d’en prendre grand soin. Finalement, en différence de Kenny, j’avais ramassé la résilience par la peau du cou pour m’en faire le plus joli des foulards, que j’ose porter aujourd’hui avec fierté. 

Si c’était à refaire, je le referais. Tout. Le projet de recherche, parce que j’ose espérer que les résultats peuvent engendrer des découvertes extraordinaires. Et ma vie. Parce que si elle n’avait pas été aussi caboteuse, je ne serais pas là, à t’écrire ces lignes et à être cette femme forte et résiliente que je suis devenue.

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