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Mon corps dévoré

(…) Prenez, mangez, ceci est mon corps.

– La Bible

 

Cher corps, mon très cher corps,

Ce serait bien maladroit d’amorcer cette missive sans excuses de ma part. J’ai pas pantoute été fine, mais je ne prendrai pas tout le blâme, ça non. J’assume ma part de responsabilités, pour le reste, on va s’le dire, je pointe du doigt les éléments externes auxquels j’ai été exposé. Pas mal trop longtemps. On m’a rentré ça dans la gorge, très profond, j’ai dû les avaler de force. La pilule de la grossophobie, celle de la dévotion à la minceur et cette éducation qui m’encourageait fortement à fitter dans le moule.

C’est pas toi, c’est moi, c’est eux. C’est eux qui m’ont fait accroire que tu étais inadéquat. J’ai essayé de te faire fitter, mais ç’a fucké ma tête. Elle s’est fendue en deux. J’étais deux. Celle qui t’aimait osseux. Pis celle qui t’aimait tout court. La première a vite fait taire l’autre. Elle espérait secrètement que tu t’effaces pour de bon. La souffrance apparaissait tel un sabre en plein plexus solaire. Un harakiri quotidien de douleur. Elle avait mal à la vie, la pauvre. Heureusement, l’instinct de survie survivait.

Pas grosse, pas mince, mince, maigre, trop maigre, mince, pas grosse, grosse, plus grosse, moins grosse, assez grosse, pu grosse, regrosse, je t’en ai fait salement baver. J’ai abusé de ta résilience.

J’ai pratiquement vécu toute ma vie à essayer de te transformer ou à entreprendre plein d’actions débiles qui, au final, ont platement échoué. Toutes ces heures à t’avoir maudit, à t’avoir préparé des plans détox pis à avoir jalousé les autres plus beaux, car plus slim. Tout cet argent investi dans des apps et compagnies grossières qui mise sur la crédulité d’un désir artificiel. Pis quand ça marchait, ma tête tombait. Je renouais avec mon trio ex aequo inferno, l’anorexie, l’orthorexie pis la boulimie. T’as été crissement bon de m’endurer tout ce temps, mon corps !

Je t’ai aussi falsifié. Un peu moins de hanches ici, un peu plus de seins par là. On retranche le double menton, on blanchit les dents, hop, le sourire plus haut, les rides floutées, les cheveux éclairés, mes photos étaient des brandissements fantasmagoriques de mon image corporelle amplifiée. J’suis pas meilleure qu’eux dans l’fond. J’ai participé à ce défilé de phony pas crédible et pitoyable dans leur feed. Je nourrissais la superficialité d’une communauté. Pardonnez-moi mes péchés.

Un jour, j’me suis tourné vers du monde qui m’a dit : « Heille, t’as le droit d’avoir le corps que t’as ! T’as le droit de ne pas vouloir le modifier. » C’était la première fois que j’entendais ça. Ça allait à l’encontre de tout ce que j’avais connu depuis ma tendre enfance. Ça a fait du bien. Moi qui ai failli m’tuer pour avoir un autre corps, j’me suis donné le droit de l’habiter.

J’m’en veux aujourd’hui de t’avoir tant bardassé. On dit qu’il n’est jamais trop tard. Tu ne m’as pas l’air rancunier, j’t’en remercie.

Je n’ai franchement plus rien à cirer du poids divisé par ma taille au carré. De la mesure de mes hanches, du tour de mes bras, d’la taille de mes pants ou de ma brassière. J’tourne le dos chez le doc. Le chiffre est un secret entre elle et elle-même.  Ça ne m’intéresse plus du tout. I got over it. Ça ne change rien à ma vie et, même, je préserve ma folie ! C’est pas d’la nonchalance. Non, non madame, monsieur. C’est une révolte. Une révolution ! Ma révolution non tranquille. J’aurais préféré vivre mes 20 dernières années telles quelle. Avec un détachement total. En fuyant et ignorant les autres, la société, les compagnies de vêtements, les boîtes de marketing, les médias, les multinationales qui fuckent notre nourriture avec des trucs qu’on ne connait ni d’Ève ni d’Adam pis qui font la guerre à nos signaux internes pis les entreprises de perte de poids qui profitent de nous « Écoutez-nous, on va vous l’dire comment et combien manger ». Ça fait que nos gènes se débalancent. On ne sait plus sur quel pied danser. La danse en ligne d’la poule pas d’tête se met en branle. J’suis en tabarnak.

Je suis détachée comme jamais je ne l’ai été. Pis c’est là, drette là, que j’commence vraiment à t’apprécier ! Ça aura pris un virage à 180 degrés, une bonne dose de sagesse et une grosse pincée d’indifférence quant aux normes préétablies. La confiance que je t’accorde aujourd’hui est magnifiée par la jouissance de n’appartenir qu’à moi-même. Je n’ai plus de compte à rendre à personne. Pis Dieu que j’t’aime !

Que je t’en ai voulu. Tout ce temps, je t’ai blâmé toi, pour un bourrelet, une varice ou le flasque de ma peau. J’aurais dû t’honorer. Que j’ai été bête ! Tu mérites une ovation, des applaudissements à tout rompre. Tu es splendide ! Tu es magnifique ! Ça aura pris tout ce temps, tout ce châtiment pour m’en rendre compte. Je te connais désormais, je te respecte et, je te jure, je ne t’échangerais pour rien au monde !

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2 Replies to “Mon corps dévoré”

  1. Leclerc Sylvie dit :

    Wow! Rewow! Tu sais quoi, ça me fait du bien de lire ceci. Quand on est en ménopause, notre corps change sans demander la permission. Donc ton texte est très approprié.

    1. Ah merci Sylvie! 🙂 Et c’est vrai hein, la ménopause apporte son lot de changements. Récemment j’entendais quelqu’un faire le lien avec l’adolescence. Je peux comprendre pourquoi, tous ces changements hormonaux, le corps qui en fait à sa tête, c’est une période pas facile d’adaptation et de lâcher prise. Je souhaite que cette période soit douce avec toi. xxxx

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