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Un samedi soir de party

Tentative échouée

J’étais dans le bureau de mon médecin de famille, on était en 2015. Je ne voyais mon médecin que très rarement. Une ou deux fois par année, gros top. Je lui ai tout dévoilé. Je lui ai dégueulé le secret qui pourrissait mon quotidien. Me mettre à nu devant elle m’a fait craquer. J’ai éclaté en sanglots. C’était la première fois que j’en parlais à quelqu’un. M’entendre avouer mon mal à voix haute et comprendre la souffrance que l’hyperphagie me faisait endurer depuis toutes ces années m’anéantissait. J’étais peu compréhensible entre les sanglots et les larmes. Elle m’écoutait. Quand mon vomi de mal et de mots a cessé, elle s’est mise à parler. Pas de jugements, pas de pitié non plus. De la compassion et de la compréhension, c’est tout. Elle s’est mise à taper sur son clavier de laptop à la recherche de ressources pour me venir en aide.

– L’hôpital Douglas?

– Non, je les ai déjà appelés. Ils ne prennent que les cas majeurs, les personnes qui souffrent d’anorexie et qui sont en grand danger pour leur vie.

– ANEB peut-être?

– Ils ont l’air super eux! Je trouve ça loin de chez nous par contre. Je préfèrerais entreprendre une thérapie en personne proche de chez moi.

– Il y a un psychiatre au CLSC de Granby, je pourrais te référer?

– OH OUI! Merci beaucoup!

C’est comme ça que je me suis retrouvé dans l’aile psychiatrique d’un CLSC de Granby. Ça sentait le renfermé, le décor était laid et les magazines sur l’étagère étaient désuets. Le plancher en linoléum était défraîchi et les toiles représentaient des paysages flous aux couleurs ternes. Ce n’était ni invitant ni chaleureux. La personne à l’accueil avait clairement le goût d’être ailleurs. Moi aussi.

– Karine Nadeau!

J’ai bondi de ma chaise. Je suis entrée dans la petite salle. C’était encombré de papier sur le bureau du psychiatre. Il était dans la cinquantaine avancée, il semblait en avoir vu plus d’un. Il s’est mis à me parler d’un ton franc et bourru. Il a jeté un coup d’œil à mon dossier, puis l’a déposé devant lui et m’a regardé.

– Qu’est-ce qui t’amène ici?

Je lui ai déboulé le tout. Sans cachettes. Aussi transparente que du verre. Je lui ai exposé mes nombreuses expériences de ‘’binge’’ alimentaires. Je n’étais même pas gênée. Je ne le connaissais pas, je m’en foutais. Je voulais qu’il m’aide.

– Est-ce que vous buvez?

– Oui.

– Combien buvez-vous?

– Isssh….ben là, dur à dire. Je ne compte pas.

– Dites-moi un nombre approximatif.

– Je ne sais vraiment pas….Peut-être une caisse de vingt-quatre?

– Une caisse de vingt-quatre par semaine?

– Non, non, une « vingt-quatre » le vendredi soir. Des fois une caisse de douze le lendemain s’il y a un autre party. Et une bouteille de vin, ou deux. Je ne sais pas trop, je ne compte pas.

– Madame Nadeau, vous êtes alcoolique.

– Mais les phases où je mange jusqu’à en avoir vraiment mal, au moins deux ou trois fois par semaine, je me suis bien informé, je je pense que c’est de l’hyperphagie.

– C’est votre alcoolisme qui vous fait manger. Diminuez votre consommation d’alcool, ou encore mieux, arrêtez de boire et revenez me voir après.

– …

Sur le coup j’ai ri. Je croyais qu’il me faisait une mauvaise blague, le fameux psychiatre dont mon médecin me vantait les mérites. Moi, arrêter de boire? Ben voyons donc! Je ne pouvais concevoir mettre un terme à ce que j’aimais le plus au monde. C’était ma fierté. J’suis une Beauceronne. C’est moi qui couche tout le monde dans les partys! Je n’ai jamais de black-out! J’suis pas tuable! Amenez m’en de l’alcool, vous allez voir!

J’avais des invitations à des partys chaque fin de semaine ou presque. Quand je n’avais rien de prévu, j’allais au bar. Je connaissais chaque serveuse par leur prénom. C’était des amies de brosse. Je les invitais chez moi après le last call pour continuer à boire et faire la fête. Arrêter de boire était un défi insurmontable.

Après tout, il n’avait pas tort le psychiatre. Je ne voulais pas voir la vérité en face. J’étais réellement alcoolique. Mais j’étais aussi hyperphagique. Je suis sortie furieuse de cette rencontre. Je ne voulais pas changer mes habitudes de consommations d’alcool. Cette idée ne me plaisait en aucun point. De toute façon, je ne voyais pas comment j’aurais bien pu. C’était sacré les vendredis soir. Je commençais par une visite à l’épicerie pour me dénicher quatre ou cinq bonnes bières de micro-brasserie. Lorsqu’à 10 heures le soir mon ancien conjoint et moi avions tout bu, je l’encourageais à nous rendre au bar karaoké à côté de chez nous. La soirée ne finissait qu’à la levée du jour. Le samedi, j’étais K-O. Je demeurais au lit toute la journée. Je ne me levais que pour manger et aller aux toilettes. J’étais une loque humaine. Quand j’avais un autre party le lendemain, je me forçais à me lever vers 14h pour prendre une douche et me préparer. Sous une tonne de maquillage, je cachais les signes d’excès de la veille. Je prenais une bière pour me « remettre dedans » en me préparant. La première bière rentrait mal. Je m’obligeais à en prendre une autre. Quand ça ne rentrait juste pas, je buvais alors un rhum & coke diète ou du vin rouge afin de changer le mal de place. Ça marchait à tous les coups. Je redevenais « sur le party » dans le temps de le dire. J’étais encore la dernière à aller me coucher. Quand je sentais la fin approcher, je gossais mes amis pour qu’ils boivent une autre bière avec moi. Je savais que c’était réellement terminé quand je n’avais plus de cigarettes et qu’il ne restait plus de bière à boire. Combien de fois je finissais les fonds de bouteilles ou de verres de mes amis? J’allais me coucher en évitant de penser au lendemain. Le dimanche, je mangeais absolument tout ce qui me tombais sous la main. Je vidais le réfrigérateur et le garde-manger. Quand mon conjoint de l’époque était là, je m’empiffrais en cachette. J’attendais qu’il dorme, qu’il travaille ou qu’il parte faire des courses. Dans ces moments-là, j’avais le champ libre. Je mangeais à un point tel que je ne pouvais plus bouger. Je me tenais l’estomac à deux mains en me tortillant de douleur. Une ou deux heures plus tard, je recommençais à manger. Le lundi, à l’heure de ma pause-repas, j’allais me chercher quelque chose au restaurant ou à l’épicerie. Je me parkais dans le fond du stationnement, à l’abri des regards, et je mangeais tout, très vite. J’avais souvent honte de manger autant. Je me remplissais de salades de pâtes, de fromages en grains et de petits gâteaux. Je revenais au travail, honteuse, mais avec l’estomac bien rempli. J’avais réussi à remplir un peu le gouffre qui m’habitait. Le lendemain, je me reprenais en main et je me mettais au régime. Je passais les quatre jours suivants à me restreindre de nourriture. J’allais à mes cours de kickboxing assidûment. Je commençais à avoir ‘’soif’’ dès le jeudi. Je pensais à ma débandade du vendredi. J’avais hâte de me « la péter ». J’avais hâte de m’évader de ma vie minable. La vie axée sur la nourriture, les régimes miracles, la honte, la culpabilité et le désir constant de remplir un fond sans fin. Un trou béant dans mon âme. Un énorme cratère qui se manifestait dans mon estomac et qui avait besoin d’être colmaté avec nourriture et alcool.

Je ne suis pas retourné voir le psychiatre après cette première visite. Je n’ai pas arrêté de boire. Je n’ai pas arrêté de m’empiffrer. La tentative amorcée pour me guérir a échoué car, à ce moment-là, je n’étais pas encore prête à m’aider. Cette rencontre a par contre levé le voile sur mon alcoolisme, chose à laquelle j’étais dans le déni total. J’avais besoin de temps pour digérer les faits et les accepter. J’avais besoin de temps pour me créer un plan de match afin d’abolir mes dépendances à l’alcool et à la nourriture. Je devais également trouver des personnes à qui me confier en toute confiance, qui allaient croire en moi et qui allaient me supporter dans ce nouveau défi.


Est-ce que certaines de tes actions sont destructrices envers toi-même? As-tu réussi à les diminuer ou les arrêter?

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